MAN FROM TOMORROW : JEFF MILLS A L’INSTITUT DU MONDE ARABE

DSC_09220

En off du Weather Festival, se tenait il y a une semaine à l’Institut du Monde Arabe la projection du documentaire expérimental Man from Tomorrow de Jacqueline Caux, film autour de Jeff Mills : un portrait énigmatique sur l’un des pionniers de la techno qui puise dans la vision de l’artiste autour de notre société et de la musique électronique en général. Une occasion pour lui et la cinéaste d’échanger avec la salle sur l’histoire de la techno de Détroit et son évolution dans le temps.

Au fond de la salle et s’apprêtant à descendre les marches, la cinéaste Jacqueline Caux, le sourire aux lèvres discute avec celui que tout le monde est venu rencontrer, celui qui, avec Derrick May et Juan Aktins, représente la naissance de la techno à Détroit : Jeff Mills.

Avant cela et en premier lieu, était projeté un film en noir et blanc de quarante minutes mettant en images ce qui ressemble à différents portraits de l’artiste américain, dans différents lieux et différentes mises en scène, nappés par sa musique composée spécialement pour le film. A quelques moments, la voix en off de l’intéressé nous fait part de sa réflexion sur le devenir de l’Homme, le futur, les voyages dans l’espace et dans le temps. Man from Tomorrow s’apparente au genre du documentaire, mais avec une visée très expérimentale. Il en ressort de Jeff Mills, une figure quasi extra terrestre se posant si ce n’est au-dessus, au moins à côté de l’Homme, méditant sur ses mouvements et son évolution. On sent dans le film de Jacqueline Caux les codes de la musique électronique et du club avec des lumières stroboscopiques (particulièrement dans la première partie), des formes géométriques faisant écho au vjing (comme le Djing, mais en image) mais aussi aux codes des films de science-fiction qui forgent l’imaginaire de l’artiste. Loin d’être inintéressant mais sans nous plaire totalement, le film de Jacqueline Caux assume sa fascination permanente pour son personnage, ce qui peut paraître parfois tout de même un peu long mais tel un peintre devant sa toile, cherche à faire un portrait subjectif inscrit dans l’univers propre de son sujet.

A l’heure où les lumières se rallument, la cinéaste et le musicien américain descendent les marches l’un après l’autre avec complicité pour venir s’asseoir sur l’estrade devant nous. Le personnage en impose. Vêtu de noir surmonté d’un col blanc, on dirait un pasteur, venu, si c’était bien nécessaire, convertir son audience, ou alors un acteur de film de science-fiction, un peu à la Matrix, venu présenter son film dans le costume de son personnage. Quelque part, il est un peu l’un et l’autre Jeff Mills. Il joue et produit de la techno depuis 27 ans avec des convictions profondes mais toujours guidées par des influences venant en parti de la science-fiction : « Détroit peut être une ville parfois très dure et violente, on se réfugie souvent dans des littératures fantastiques, des comics books et aussi des films de science-fiction». A ce propos, on apprend qu’il est fasciné par 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick qu’il considère comme un modèle d’oeuvre d’art et sur lequel il plancherait en ce moment dans un nouveau projet. Jeff Mills est quelqu’un de curieux qui aime mélanger les arts, c’est bien d’ailleurs cette qualité que Jacqueline Caux pointe en premier lieu lorsqu’elle est amenée à parler de son sujet. Pour la cinéaste française, Jeff Mills est dans son domaine celui « qui se mouille le plus en explorant d’autres territoires artistiques {…} si on dit que l’art c’est le risque, ça vaut particulièrement pour lui ».

Mais avant d’être l’homme reconnu qu’il est aujourd’hui, Jeff Mills est passé forcément par différentes étapes, liées aussi aux différentes époques de la musique électronique depuis la fin des années 1980 et à ses deux périodes de creux. Avant d’avoir la reconnaissance dans son propre pays, Jacqueline Caux raconte qu’il l’a d’abord eue en Europe avant qu’elle ne se fasse ensuite à Détroit en y retournant quelques années plus tard. La cinéaste rappelle qu’à sa naissance « la techno était regardée avec beaucoup de mépris ». Puis ensuite, et victime de son succès, les DJ’s ont commencés à voir qu’un contrôle cherchait à se faire sur leur travail par des personnes malveillantes. Jeff Mills se rappelle qu’il fût une époque où le marché a tenté de tuer le genre. Il raconte une anecdote à ce sujet : lorsqu’il jouait à Détroit dans une radio locale, à l’époque sous le pseudonyme de The Wizard, il se souvient qu’il aimait passer un morceau de Public Ennemy. Un jour, il se fait convoquer par le patron de la station, qui lui demande alors d’arrêter de jouer ce titre qui était à son goût , beaucoup trop controversé. Il rappelle alors que la radio en question dans laquelle il jouait était afro-américaine et de plus, pas forcément ce qui se faisait de plus mainstream. Cet exemple pour montrer à quel point des personnes mal intentionnées ont tenté de mettre la main sur la liberté artistique du DJ. Pour palier ce vampirisme commercial, Jeff Mills créa son propre label Underground Resistance avec son acolyte Mike Banks, afin de garder une totale indépendance sur son travail. Mais pouvoir être indépendant n’est malheureusement pas donné à tout le monde comme il l’explique : « nous avions la chance parce que Détroit à cette époque-là regorgeait de lieux équipés pour s’enregistrer, masteriser des disques… les infrastructures étaient en plus proches les unes de autres». Quand il lui est demandé son sentiment sur ce qui pourrait définir la musique underground, Jeff Mills reste partagé sur sa définition. Pour lui, « il s’agit surtout de faire ce qu’on veut avec les personnes qu’on veut, c’est avant tout une question de liberté », en expliquant que le sens de l’underground était trop galvaudé aujourd’hui. Pour Jacqueline Caux, ce n’est pas tellement une question d’underground, mais plus une question de résistance, celle de résister aux appels du marché avant que l’homme ne conclue cet entretien en affirmant que l’underground n’est pas forcément une façon d’avoir plus de liberté, qu’il faut surtout être prêt à écouter de nouvelles idées, parfois venant aussi de l’overground, mais ce qui compte au final, « c’est l’amour de la musique ».

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s